La politique linguistique de l’Algérie postcoloniale: anti-français à la française – Meriem Serhani

L’Algérie est caractérisée par une confrontation des langues et des cultures. La population algérienne se compose de deux groupes ethniques importants: les amazighs et les arabes. En l’absence de recensements réels, la proportion des deux groupes est estimée à 25-30% et 70-75% respectivement. Les deux termes (amazighs et arabes) sont largement utilisés pour désigner les individus issus des communautés dont la langue tamazight ou arabe est utilisée. Puis, ce qui a particulièrement marqué l’Algérie est les cent trente-deux ans de colonisation et de déstructuration dans une logique assimilationniste. L’assimilation, cet objectif officiel de la politique de la France coloniale en Algérie, est resté lointain. Avec son départ, la France a laissé un héritage linguistique et culturel bien enraciné.

Le paysage sociolinguistique en Algérie est caractérisé par la coexistence de plusieurs langues. Il se compose de l’arabe standard modern, langue officielle et nationale, réservée à l’usage de l’officialité. Aussi, la langue française qui prétend à une certaine «co-officialité»; sans être officielle, elle véhicule des fonctions officielles. Avec l’arabe classique, elle est la langue du travail dans des différents secteurs (économie et commerce, industrie, enseignement supérieure et recherche scientifique, médias, institutions administratives, culture, etc.). L’impact de la politique française en Algérie pendant la colonisation a fait du français pendant l’indépendance une langue véhiculaire également. Elle est utilisée parallèlement avec l’arabe algérien. Ce dernier est la variante de l’arabe qui constitue la vraie langue maternelle utilisée quotidiennement par la majorité des algériens. Bien que l’arabe algérien, dit la darija (qui signifie ‘langue courante’), soit considéré comme une variante de la langue arabe, il est significativement différent de la variante littéraire. À des degrés divers, la darija montre des différences dans la grammaire, la prononciation, et en grande partie dans le vocabulaire. Peuplée par les amazighs (la population autochtone) depuis l’antiquité, l’Algérie témoigne plusieurs invasions, telles que la phénicienne, la romaine, la vandale, la byzantine, l’arabe, l’espagnole, la turque, et la française. Du fait, l’arabe dialectal algérien s’est enrichi de nombreux emprunts au contact avec ces civilisations et leurs langues, notamment du tamazight et du français. Ce qui a fait de ce dialecte, ainsi que tous les dialectes maghrébins, difficilement intelligible pour les arabes du Machrek.

Le tamazight ou la langue amazighe, aussi dite la langue berbère, est une langue nationale depuis 2002. Le tamazight assure les fonctions véhiculaires des communautés amazighophones. La langue se compose elle-même de variantes régionales parmi lesquelles le kabyle, le chaoui, le mzab, le tamashek, et le chenoui, ainsi que d’autres variantes minoritaires.

Le paysage linguistique de l’Algérie est multilingue avant même la colonisation française. Quoique ce dernier a entrainé plus de diversité donnant une hiérarchie d’importance des langues, et a aggravé la situation linguistique pour l’aménagement linguistique et le choix de langue(s) après l’indépendance. Le colonisateur français a fixé des objectifs assimilationnistes pour sa «mission civilisatrice», en niant le droit des algériens à une identité propre (linguistique et culturelle). Il imposait une identité française à travers de différents politiques pour la francisation de l’éducation, l’administration et même les pratiques quotidiennes. Les langues arabe et tamazight étaient considérées langues étrangères en proclamant la langue française comme la seule langue officielle.

Au lendemain de l’indépendance, les algériens se trouvaient confrontés entre les deux choix de restaurer ou laisser épanouir une identité nationale algérienne. Ce dernier veut dire maintenir des éléments (de rayonnement) de la culture française et entretenir une identité hybride. Ce qui peut toujours distinguer la nouvelle nation. La politique coloniale a été marquée par une grande hostilité envers les éléments identitaires des algériens. Le fait qui a nourrit leur sensation d’être opprimé et privé de réjouir leur appartenance linguistique et culturelle. L’Algérie a opté pour une politique «nationaliste» et anti-française. La politique d’arabisation, adoptée après l’indépendance, s’inscrive dans la démarche d’uniformisation socioculturelle et affirmation d’une identité nationale, exclusivement, arabo-musulmane. Cette politique linguistique s’appuie sur l’idéologie de «une seule langue, un seule peuple, une seule nation». Elle est portée et alimentée par cette idéologie qui considère que la diversité linguistique et culturelle est un moyen de division et un danger pour l’unité nationale.

Malgré la situation sociolinguistique complexe dans la présence de plusieurs langues, l’Algérie a adopté une politique d’unilinguisme qui favorise une seule langue. Le processus d’arabisation entrepris après l’indépendance s’agissait que l’arabe standard devait remplacer, progressivement, comme langue nationale le français. Le gouvernement a décidé d’arabiser l’enseignement, l’administration, etc. L’arabe était proclamé par le pouvoir la seule langue nationale et officielle, et le medium d’enseignement. Une politique linguistique qui s’est construite aux pratiques coloniales.

La référence à l’arabité comme composante identitaire figure explicitement dans la définition donnée à la culture algérienne dans la Déclaration du Congrès de Tripoli 1962, l’un des textes fondateurs de l’Algérie indépendante: «Son rôle de culture nationale consistera, en premier lieu, à rendre à la langue arabe, expression même des valeurs de notre pays, sa dignité et son efficacité elle tant que langue de civilisation», «La restauration de la culture nationale et l’arabisation progressive de l’enseignement sur une base scientifique.». Le texte définit la culture nationale algérienne, exclusivement, par le biais de la langue arabe; ce qui nie la composante amazighe.

En 1963, la première constitution algérienne a affirmé que «la langue arabe est la langue nationale et officielle de l’État» (Article 5). Le discours politique algérien relatif à l’identité du pays ai entendu réduire rapidement les fonctions de la langue française au profit de la langue arabe: «La réalisation effective de l’arabisation doit avoir lieu dans les meilleurs délais sur le territoire de la république» (Article 76).

La Charte d’Alger 1964 réaffirme le caractère arabe de l’Algérie, et n’accorde aucune nuance à la dimension amazighe. Elle revendique l’arabisation comme élément de la résolution politique générale «Insiste sur l’urgence qu’il y a à accentuer l’arabisation de l’Algérie: a) Par l’accélération de l’arabisation de l’enseignement; b) Par le renforcement des liens, notamment culturels avec le monde arabe; c) Par un élargissement considérable de la sphère des études arabes au sein de l’université.».

Invariablement, depuis 1963, les diverses constitutions successives sont constantes sur le fondement que «l’arabe est la langue de l’État»: Constitution de 1976, article 3 «l’arabe est la langue nationale et officielle. L’État œuvre à généraliser l’utilisation de la langue nationale au plan officiel»; Constitution de 1989, article 3: «l’arabe est la langue nationale et officielle»; Constitution 1996: «l’arabe est la langue nationale et officielle», l’article 178 de la même constitution déclare pour la première fois que: «Toute révision constitutionnelle ne peut porter atteinte à l’arabe comme langue nationale et officielle».

Des lois et des décrets furent adoptés pour des décennies avaient pour but de généraliser et d’accélérer le processus d’arabisation dans la vie algérienne: éducation, enseignement supérieure, justice, administration publique, médias, environnement, etc.; dont la loi portant la généralisation de l’utilisation de la langue arabe. Le discours politique algérien a fait comme si la langue amazighe, la langue d’un tiers de la population approximativement, n’a pas d’existence.

De nombreux gains «symboliques» pour la langue et la culture amazighe sont acquis au compte du militantisme et combat intellectuel. Les amazighes, notamment les kabyles, ont toujours revendiqué leur identité amazighe dans une Algérie multiple et diverse. Ils sont descendus à plusieurs reprises dans la rue réclamant la reconnaissance de l’identité, la langue et la culture berbère.

Le premier soulèvement demandant la reconnaissance de l’identité amazighe en Algérie a eu lieu en Kabylie en 1980. Les étudiants à l’université de Tizi-Ouzou manifestaient pour se défendre et dénoncer l’oppression et l’injustice envers la langue et la culture amazighe. Les évènements ont été déclenchés suite du refus des autorités algériennes de permettre à l’écrivain, poète et linguiste Mouloud Mammeri de donner une conférence sur la poésie berbère. Les manifestations se multiplient en toute la Kabylie. L’évènement est connu comme «le printemps berbère».

Après l’explosion des «évènements d’octobre 1988», dont de violentes émeutes ont déclenché à travers le territoire algérien réclamant la démocratie et la liberté d’expression. Ces évènements ont mis fin au système du parti unique. Des dizaines de partis politiques, d’associations ont été fondés, dont plusieurs ont inscrit la cause berbère dans leur programme. Ses efforts ont été couronnés par la création du premier département de langue et culture amazighes à l’université de Tizi-Ouzou en 1990, et un deuxième à l’université de Béjaia en 1992 (actuellement l’université algérienne compte quatre départements de la langue et la culture amazighes: le troisième département a été créé à l’université de Bouira en 2008, et le quatrième à l’université de Batna en 2013). Des journaux en tamazight ont vu le jour, et des bulletins d’informations dans les différentes variantes amazighes ont été introduits à la télévision nationale.

La Kabylie s’est soulevée de nouveau en 1994, le mouvement culturel berbère a lancé un boycott scolaire illimité ayant comme objectif l’officialisation de la langue amazighe. La grève, dite «la grève du cartable», a duré toute l’année scolaire 1994/1995. Cette année blanche s’est traduite par l’introduction de la langue amazighe dans l’enseignement pour la première fois, et par la création du Haut-Commissariat à l’Amazighité (HCA) en 1995. À noter également que la Constitution de 1996 a inscrit, dans son préambule, l’amazighité comme une des trois composantes de l’identité algérienne pour la première fois: “les composantes fondamentales de son identité que sont l’Islam, l’Arabité et l’Amazighité.”.

En 1998, après l’assassinat d’une figure emblématique amazighe, Matoub Lounes, qui coïncida avec la réaffirmation de la politique d’arabisation (l’entrée en vigueur de la loi de généralisation de l’usage de la langue arabe), une réaction violente et immédiate a secoué la Kabylie portant des revendications linguistiques et identitaires.

De violentes émeutes ont éclaté de nouveau en Kabylie entre 2001 et 2002, connus sous l’appellation du «le printemps noir», portant toujours des revendications linguistiques, culturelles et identitaires. Une série de manifestations de protestation ont permis à la langue amazighe d’accéder au statut de langue nationale mais non officielle par l’amendement du 8 avril 2002 de la Constitution, article 3 : “L’arabe est la langue nationale et officielle”, article 3 bis: “Le tamazight est également langue nationale. L’État œuvre à sa promotion et à son développement dans toutes ses variétés linguistiques en usage sur le territoire national.”

Le gouvernement algérien menait une série de consultations avec la classe politique, la société civile et plusieurs personnalités nationales depuis juin 2014 pour un projet de révision de la Constitution. L’officialisation ou pas de la langue amazighe reste une question en suspense.

Meriem Serhani.

Enseignante à l’Université 8 Mai 1945 – Algérie,

chercheuse visiteuse à CUSC, UB.

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