Cours de français gouvernementaux dans les entreprises au Québec : trop peu, trop cher – Benoît Dubreuil et Marilou Jetté

Font: Unsplash

Au Québec, la Charte de la langue française, adoptée en 1977, a établi le français comme langue officielle de l’administration, du travail, des affaires et de l’éducation, dans un contexte canadien et nord-américain largement anglophone.

La Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français, adoptée en juin 2022, a modernisé cette législation et créé un poste de commissaire à la langue française (CLF) pour veiller au respect de la Charte et surveiller l’évolution de la situation linguistique au Québec.

 

Situation linguistique au Québec

Contrairement à la Catalogne, où il existe trois langues officielles (le catalan, l’occitan-aranès et le castillan), au Québec le français est la seule langue officielle. En conséquence, un grand nombre d’emplois exigent une maîtrise active de cette langue.

   Malgré la législation, la situation du français se détériore progressivement depuis environ vingt ans. Comme pour le catalan, le recul du français au Québec est lié aux transformations économiques et numériques, ainsi qu’à l’augmentation de la population immigrante, qui utilise proportionnellement moins le français.

Malgré la législation, la situation du français se détériore progressivement depuis environ vingt ans. Comme pour le catalan, le recul du français au Québec est lié aux transformations économiques et numériques, ainsi qu’à l’augmentation de la population immigrante, qui utilise proportionnellement moins le français.

En effet, depuis plusieurs années, la croissance du nombre de travailleurs non francophones a des répercussions sur les droits linguistiques des travailleurs et des consommateurs du Québec, en plus de mettre une pression considérable sur les services gouvernementaux d’apprentissage du français.

Évaluation des services de francisation par le CLF

La Charte accorde à toutes les personnes domiciliées au Québec le droit à des services d’apprentissage du français gratuits. Ces services sont coordonnés par Francisation Québec (FQ), dont les responsabilités sont analogues à celles du Consorci per a la Normalització Lingüística (CPNL) en Catalogne.

En plus des cours de français généraux, offerts à temps partiel ou à temps plein, FQ offre des services d’apprentissage du français en milieu de travail. Cette « francisation en milieu de travail » (FMT) est depuis longtemps évoquée par divers intervenants comme une avenue prometteuse pour répondre aux défis du français. Dans ce contexte, l’équipe du Commissaire à la langue française a cherché à déterminer si l’offre gouvernementale était en mesure de répondre aux attentes. Les résultats de cette évaluation se trouvent dans le rapport Évaluation de Francisation Québec – Francisation en milieu de travail, que nous avons déposé à l’Assemblée nationale du Québec le 21 mai 2025.

La francisation en milieu de travail

Au Québec, l’offre de services de la FMT prend trois formes :

– des activités d’initiation au français, sous la forme de séances de mentorat de quelques dizaines d’heures ;

– des formations courtes, conçues sur mesure pour répondre aux besoins d’une entreprise, et

– des formations qualifiantes standardisées.

   Pour encourager les entreprises à libérer leurs travailleurs pendant les heures de travail, le gouvernement accorde une subvention couvrant le salaire des participants aux formations linguistiques, jusqu’à un maximum de 25 dollars de l’heure (environ 15 euros).

Pour encourager les entreprises à libérer leurs travailleurs pendant les heures de travail, le gouvernement accorde une subvention couvrant le salaire des participants aux formations linguistiques, jusqu’à un maximum de 25 dollars de l’heure (environ 15 euros).

Malgré ce financement, le nombre d’inscriptions reste très faible : en 2024-2025, entre 4 000 et 5 000 travailleurs ont participé à la FMT, un chiffre modeste en comparaison aux 90 000 personnes inscrites aux cours de français généraux, offerts en dehors des milieux de travail.

Premier constat : une efficacité limitée

La FMT se fixe des objectifs ambitieux – par exemple, le programme gouvernemental vise à favoriser la progression en emploi, la mobilité professionnelle des participants et l’adoption du français comme langue de travail. Toutefois, ces objectifs sont hors de portée de la plupart des travailleurs.

À notre avis, trois facteurs expliquent ces résultats décevants :

– le rythme d’apprentissage insuffisant (quelques heures par semaine, quelques dizaines d’heures au total) ;

– l’absence de connaissance de base en français chez la plupart des participants, et

– un milieu de travail favorisant souvent l’anglais comme langue de communication interculturelle.

Un rythme d’apprentissage insuffisant

Une différence importante entre la Catalogne et le Québec est la distance linguistique entre la langue enseignée et les langues connues par les participants. En Catalogne, une part significative des apprenants du catalan connaissent le castillan, ce qui facilite grandement les apprentissages. À l’inverse, au Québec, la plupart des participants aux cours de français ne connaissent pas déjà de langue romane. Ainsi, le ministère de l’Éducation du Québec estime à environ 1 400 heures le temps nécessaire pour atteindre le niveau B2 de français.

Or, plusieurs employeurs et travailleurs semblent sous-estimer l’ampleur de l’engagement nécessaire à l’apprentissage du français. Au rythme habituel des cours (environ trois heures par semaine), un travailleur sans base préalable en français aurait besoin d’environ quatre ans pour atteindre le niveau débutant (A2), et jusqu’à onze ans pour terminer le niveau intermédiaire (B2). Un apprentissage aussi long semble peu réaliste en milieu de travail.

Pour cette raison, dans notre rapport, nous avons recommandé au gouvernement du Québec de privilégier l’apprentissage intensif du français avant l’entrée sur le marché du travail. Nous lui avons également suggéré de mieux coordonner ses différents services, y compris les cours en ligne, les cours en dehors du travail et les jumelages linguistiques, afin de favoriser un apprentissage plus intensif.

L’absence de connaissance de base en français

   Contrairement au gouvernement catalan (Generalitat de Catalunya), le Québec exerce depuis plusieurs décennies un certain contrôle sur son immigration. Ces dernières années, l’application de critères plus stricts a permis de faire en sorte qu’une part importante des immigrants qui s’installent de manière permanente au Québec connaissent le français.

Contrairement au gouvernement catalan (Generalitat de Catalunya), le Québec exerce depuis plusieurs décennies un certain contrôle sur son immigration. Ces dernières années, l’application de critères plus stricts a permis de faire en sorte qu’une part importante des immigrants qui s’installent de manière permanente au Québec connaissent le français.

Or, aujourd’hui, le gouvernement du Québec doit intervenir sur la part grandissante de travailleurs non francophones qui intègrent le marché du travail avec des permis de séjour temporaires. Pour ce faire, il s’est engagé à exiger une connaissance du français de niveau A2 à l’oral au moment du renouvellement d’un premier permis de travail temporaire de trois ans.

Au regard de la faible efficacité de la FMT, nous craignons que la portion de travailleurs incapables de s’intégrer en français continue de croitre malgré cet engagement, amplifiant l’anglicisation des milieux de travail. Pour contrer cet effet, nous avons recommandé au gouvernement d’exiger une connaissance minimale du français, par exemple de niveau A2, avant l’entrée en poste. Le niveau exigé au moment du renouvellement pourrait alors se rapprocher du niveau requis pour accéder à la résidence permanente (B2).

De plus, nous avons proposé de préciser dans l’offre d’emploi le niveau de français nécessaire pour le poste, puis d’exiger de l’employeur qu’il inscrive au contrat de travail ce qu’il entend faire pour soutenir l’apprentissage de la langue. Ces précisions permettraient de sensibiliser les employeurs et les travailleurs aux exigences linguistiques et, par le fait même, aux efforts requis pour les atteindre.

Un milieu de travail favorisant souvent l’anglais

À notre avis, l’enseignement du français (ou d’une autre langue !) en entreprise est avantageux lorsqu’il permet au participant de réutiliser ses apprentissages au travail, notamment en accédant à des réseaux francophones qui permettent la pratique informelle et la création de liens sociaux.

Malheureusement, ces conditions sont rarement réunies. Les analyses présentées dans notre rapport montrent que de nombreux milieux de travail n’offrent pas un environnement favorable à l’apprentissage : les travailleurs qui ne connaissent pas assez le français travaillent seuls ou ont recours à une autre langue, surtout l’anglais, ce qui les expose davantage à cette langue qu’au français et réduit l’efficacité des cours suivis sur place.

   Nous avons recommandé au gouvernement d’exiger des entreprises qu’elles mettent en place des conditions favorables à la francisation, par exemple en créant un système de mentorat ou de jumelage linguistique pour appuyer l’apprentissage informel et les rencontres interculturelles.

Pour cette raison, nous avons recommandé au gouvernement d’exiger des entreprises qu’elles mettent en place des conditions favorables à la francisation, par exemple en créant un système de mentorat ou de jumelage linguistique pour appuyer l’apprentissage informel et les rencontres interculturelles.

Deuxième constat : un coût inéquitable

Nous avons calculé que le coût d’une heure d’apprentissage du français en milieu de travail pouvait être jusqu’à dix fois plus élevé que celui des cours offerts en dehors du travail. Cet écart s’explique par les subventions salariales versées aux employeurs et par le petit nombre de participants par entreprise. En effet, plusieurs groupes ne comptent que trois participants.

En guise de comparaison, les cours offerts en dehors du travail rassemblent environ vingt personnes par classe et aucune compensation financière n’est versée aux participants. Le coût par heure d’apprentissage est alors beaucoup plus avantageux.

Cette disparité soulève un enjeu d’équité entre les utilisateurs de FQ, surtout dans un contexte où la demande pour les cours généraux est énorme (des milliers de personnes y attendent une place), et que le modèle actuel de la FMT s’avère peu efficace.

Pour cette raison, nous avons recommandé au gouvernement de revoir la subvention salariale offerte aux entreprises et de favoriser les formations qui peuvent rassembler un plus grand nombre de participants.

Conclusion

   Apprendre le français sur son lieu de travail est une idée pertinente, mais le manque de disponibilité, l’absence de base en français et les environnements défavorables limitent les progrès des participants.

Apprendre le français sur son lieu de travail est une idée pertinente, mais le manque de disponibilité, l’absence de base en français et les environnements défavorables limitent les progrès des participants.

Pour assurer la pertinence de la FMT, un virage est nécessaire. Le gouvernement du Québec devra intensifier l’apprentissage du français, transformer les pratiques en milieu de travail pour favoriser l’apprentissage informel, réviser son modèle de financement et responsabiliser davantage les employeurs. Surtout, il devra exiger une connaissance minimale du français avant l’entrée sur le marché du travail afin d’accroître les chances de succès de l’intégration linguistique.

Benoît Dubreuil
Commissaire à la langue française

Marilou Jetté
Agente de recherche, Commissaire à la langue française

Una resposta a “Cours de français gouvernementaux dans les entreprises au Québec : trop peu, trop cher – Benoît Dubreuil et Marilou Jetté

Deixa un comentari